Alexis Gallissaires : affronter les ténèbres dans le détail

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Alexis Gallissaires est né à Perpignan en 1980. Il a quitté la ville et y est revenu. Cette ville on le verra l’obsède. Passons en revue la carrière et les préoccupations de cet artiste unique.

Très tôt, il dessine, encouragé par une famille dans laquelle l’art n’est pas teinté négativement, au contraire. Du côté maternel, plusieurs artistes comptent déjà. Son arrière grand-père Charles Bauby est poète de langue catalane (fondateur de la revue Tramontane). Son arrière grand-mère Doette Angliviel est poétesse. Son grand-père Jean Marie Guiraud est illustrateur et est connu en France pour son dessin sur la laque L’Oréal. L’oncle de sa mère, Firmin Bauby fonde l’atelier de céramiques Sant Vicens à Perpignan, célèbre pour sa collaboration avec Picasso. Il passe un bac scientifique et commence un cursus en architecture sans conviction. Il se rend à Paris, fait du stylisme et d’autres choses.

Un jour, il passe devant un stand de cartes postales avec des images d’Egon Schiele. La vision le marque à tel point qu’aujourd’hui encore il la décrit avec fascination. Il constate en lui que c’est un homme qui a fait ça, pas un extraterrestre, pas un ordinateur. Faire cela, dessiner est donc possible. A partir de là, il se sent autorisé à dessiner. Le rêve du dessin devient possible. Il entre aux Beaux Arts de Perpignan en 2003.

A l’école le dessin est perçu comme une absurdité: on n’y jure que par les arts de l’esprit, performance ou installation. Il persévère. A Paris où il retourne, il rencontre l’écrivain franco libanais Oliver Rohe, qui lui demande d’illustrer Terrain Vague (Allia ed.), son deuxième opus. Le romancier, marqué par la guerre durant son enfance, est hanté par les thèmes de la frayeur, de la mémoire et du monologue précis et violent. Gallissaires partagera ces thèmes bien que pour des raisons autres, sa guerre est ailleurs. Sa guerre elle est à l’intérieur. Rohe l’oriente vers Gérard Berréby, l’éditeur étrange et mythique de Allia.

Alexis Gallissaires @Sébastien Planas

Il est libre car personne ne regarde son travail aux beaux-arts de Perpignan, il y est tranquille. Il peut donc se consacrer à ce qui l’intéresse. Après Terrain Vague, il prépare un deuxième livre où il produira lui-même le texte avec des illustrations. Il écrit et illustre Jimmy (Allia ed.). Le livre sort en 2006 alors qu’il est encore étudiant. Il y est question d’un adolescent marqué par l'abomination du 9.11 à New York et dont le parcours le mènera lui-même à commettre l’irréparable. Le succès du livre est réel, et la presse en parle. La reconnaissance est là.

Aujourd’hui, son projet, il le décrit comme une ambition narrative. Le fait de dessiner et celui d'écrire il les voit sous le même angle. Il y a toujours quelque chose de l’ordre de la phrase, dit-il, comme cette possibilité de lire ses dessins de gauche à droite. De l’école, il garde la nécessité de décrire son projet avant de le mettre en œuvre. Il a ce souci d’une base concrète au départ et laisse peu de place à l’interprétation. Au départ d’un travail il dit être certain de son objectif. Zéro spontanéité. Malgré tout, le dessin dit-il dépasse ce projet et il en découvre lui-même des aspects au fur et à mesure de sa réalisation. Pour se perdre il faut bien préparer son voyage, comme Colomb affirme t-il avec ses trois bateaux. L’Amérique pour Galissaires c’est à chaque fois un bon mois de navigation sur chaque dessin.

Avec le temps et les années, il perd la nonchalance et refuse de voir de la poésie dans l’inachevé, comme dans la mode ou dans la spontanéité. Gallissaires ne bâcle pas. Pour lui Jimmy est loin. Ce premier livre, il le regarde aujourd’hui avec modestie comme une œuvre de jeunesse, produite naturellement. Il en aime le jeu entre le dessin et l’écrit.

A cette époque il travaille comme illustrateur pour des revues comme Feuilleton (sous-sol ed) et Technikart. Il réalise de nombreux portraits pour Transfuge. Deux cent peut-être selon ses souvenirs.

Josef crayon sur papier, 40x30 cm, 2011.

Après, il cherche à refaire un livre, ce qui constitue une pression morale car il veut faire mieux. Au final, il lui faudra dix ans. Entre-temps, il accepte de rentrer à la galerie ALFA à Paris. Il y montre le portrait de Joseph Fritzl, le célèbre bourreau autrichien qui a martyrisé son propre enfant. Fritzl c’est un peu comme Dieu, dit-il, qui donne et reprend. Comme dans le syndrome de Stockholm, Dieu est un bourreau que l’on aime, comme Fritzl. Le dessin exposé au festival Ingravid en 2011 à Figueres, sans le texte explicatif, crée une polémique. On cherche à le brûler. Des blogueurs l’insultent. On le déplace finalement à l’arrière d’une salle de café, près des toilettes (photo). Gallissaires est touché car on prend pour une provocation ce qui n’en est pas. Il ne peut pas s'expliquer.

A la galerie ALFA il montre Paranoia qui donnera plus tard le livre Jour blanc. C’est un dessin halluciné: une profusion de hamsters chihuahuas et autres rats entourent l’artiste nu dont le sexe est pile au centre de l’image. C’est le premier dessin qu’il vend lors du salon Drawing Now au Louvre. Le sujet est là: la paranoïa, comme une sorte d’hygiène de la peur. La paranoïa ne le quittera plus.

Il participe avec ALFA à des foires comme Ddessin ou l’Armory show. Mais la galerie ferme et il s’isole, retourne à son projet de livre. Il s’engage totalement dans un projet hors normes. Il met la barre de l’exigence très haut. Cette fois, il cherche à ne plus couper les dessins entre eux, à créer une continuité absolue, comme dans une comptine parano dont les derniers mots produisent la suite. C’est une boucle qui se prolonge sans fin à partir d’une expérience personnelle, une expérience de drogues. La paranoïa, dit-il, est domestique: ce qui est normal pour tout le monde ne l’est pas pour le paranoïaque. C’est la drogue qui cause cela dans son cas, au contraire du vrai paranoïaque, le malade, qui n’en sort jamais.

Gallissaires fait de cette peur ce qui dirige sa vie et son œuvre. Au fond de lui il a déjà cette frayeur, qui se base sur la nécessité que les choses soient constantes. Il n’aime pas les surprises dit-il. Il aime les habitudes ou plutôt les rites. Il aime la politesse, il affirme haut sa civilité et son éducation. La paranoia qui impreigne Jour Blanc est comme une hygiène de la tyranie. En quelques mots, lorsqu’on lui en parle, il relie ce thème à Dieu.

Les saintes maries de la mer crayon sur papier 190x140 cm, 2020.

La réalisation des vingt-cinq mètres de dessin au crayon et du texte dure cinq ans. De 2013 à 2018, il ne fait rien d’autre. La difficulté rencontrée et relevée par Gérard Berréby des éditions Allia consiste à rendre compte de cette volonté de ne pas couper les dessins, de donner un sentiment de flux continu. La solution est ainsi un leporello, livre pouvant s’ouvrir et s’étirer de toute sa longueur. Le texte développe une semi fiction, celle d’un certain Paul peinant à sortir de sa chambre d’hôtel en Amérique, très proche du vécu de Gallissaires lui-même. Le texte est fait de phrases courtes et hachées ciselant un récit inquiet. Pour le dessin l’exigence technique est extrême. Gallissaires est en cela proche d’artistes comme Davor Vrankic (remercié dans Jour Blanc), Jérôme Zonder ou Tudi Deligne, dont il apprécie le travail. A cette époque, il n’est plus dans une galerie. Il a tout arrêté. Il est soulagé d’un côté, car il n’a plus à préparer des dessins pour des expositions, mais d’un autre il ne vend plus rien ou presque. Il s’attend avec une certaine candeur à un retour en gloire, identique à son succès lors du premier livre. Jour blanc sort chez Allia en 2018, fruit d’efforts immenses. La presse ne le soutient pas. La critique dit-il, n'a pas compris. Dans un magazine spécialisé, l’article qui était prévu est remplacé par une interview d’Iggy Pop. Il ne comprend pas. Aujourd’hui encore, il dit son incompréhension. Alors il fait un choix, laisse l’écriture et se focalise uniquement sur le dessin. Il écrit toujours, mais plus pour être publié. Le dessin n’est plus censé être accompagné d’un texte.

Après 2018, c’est surtout la composition qui l’intéresse. Il étudie les règles de la peinture classique, très liées aux règles de rhétorique. Des traités anciens les formalisent dit-il, mais très peu. La narration orale ou écrite suit les mêmes règles que le dessin. Il passe à des très grands formats. Les œuvres ont une certaine monumentalité. Un sujet s’impose: Sarah. C’est une thématique religieuse, mais aussi actuelle. Sur une plage, d'immenses chevaux soutiennent des cavaliers gitans vêtus avec élégance et coiffés de chapeaux. C’est une procession. Une croix est portée. Au creux des vagues une femme est échouée, sans doute noyée. Devant elle, une enfant nous cache son visage. La jeune femme, Sarah, est échouée comme dans la Bible aux Les saintes maries de la mer. C’est cette Sarah qui donnera la vierge noire des traditions gitanes et catalanes. Mais elle est aussi l’équivalent des migrants actuels. Autour d’elle, ces migrants à cheval que sont les gitans semblent lui rendre hommage dans des perspectives désorientées. Les souffrances des migrants avaient déjà donné lieu à un dessin: The Lazys sunbathers. Le dessin sera montré au filaf en 2020.

Le retour à Thèbes (détail) crayon sur papier, 2020.

Vient ensuite Le Retour à Thèbes (420x125cm, 2022), son dessin qu’il considère le plus important. Le seul dessin dit-il où tout est pris en compte. Le dessin est un triptyque très impressionnant. A gauche, le dessin dont la narration coule jusqu’au bout de l’autre côté commence avec une gitane assise dans une forêt. Son physique imposant n’est pas inconnu des familiers du quartier Saint Jacques où le modèle ou d’autres sont souvent dans cette attitude de repos offert à la rencontre et à la palabre. Tout autour d’elle la nature est luxuriante. Devant elle à notre droite commence une procession d’enfants jouant de tambours, comme dans un défilé militaire. Le carnaval dionysiaque, inspiré des Bacchantes d’Euripide, est en marche. Un peu plus loin, une vielle voilée semble avec ses mains ouvertes adopter une attitude de prière ou d’imploration. Sa tête est couverte comme celles des vieilles endeuillées dans la tradition. A droite enfin, dans les flammes d’un possible enfer, un enfant blond joue de la flûte électronique. Gallissaires dit savoir que le dessin n’est pas facilement accessible. Il faut chercher. Par exemple, la chaise renvoie à Savonarole. Mais l’essentiel est simple: le refus d’un pouvoir municipal d’extrême droite, intolérant, et voir que ce processus se perpétue depuis l’antiquité. Il voit Perpignan comme une ville Dionysiaque, où ce principe est d’abord incarné par les gitans, et il porte l’espoir que le diosnysiaque renverse un jour ce rêve malsain de l’ordre. Il cite l’auteur grec: “Ce qui est folie, c’est de vouloir une cité parfaitement vertueuse, parfaitement rationnelle.”

La chute de Rome, crayon sur papier 30 × 50cm, 2023.

Chute de Rome (30x50 cm, 2023) est un dessin plus personnel. Dans une attitude sacrificielle, en lévitation, un personnage, sans doute double de l'artiste, est entouré d’animaux. Au-dessus de lui, un christ s'élève. Durant sa production Gallissaires accompagne un proche dans la maladie. Il dit que Rome est en nous et que Rome tombera, ce n’est pas la ville éternelle. La civilisation qui permet d’aller au dessus de la matière est rappelée par la barbarie à la terre et au néant. C’est une forme d’élévation nous dit-il..

Les œuvres de Gallissaires ont un très haut niveau de mystère. Il ne cherche pas à être compris. Lui-même s’étonne devant le mystère de certaines de ses œuvres au final. Il manque de réponses. Il raconte que lors de la seule exposition publique du leporello de 25 mètres de Jour blanc, devant un personnage du tableau portant les mains croisés sur sa poitrine, une petite fille demande pourquoi il fait ce geste. Gallissaires lui retourne la question. C’est pour que quelque chose se passe dit-elle.

Aujourd'hui Gallissaires vit comme un moine au centre de Perpignan, consacrant son existence au travail, exclusivement la nuit.

Kasparov, crayon sur papier, 70x70 2020.

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