La 'Grande Bouffe', avec Till Rabus

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L’artiste en visite a imposé le restaurant: le Petit Gros ou rien. Seule condition à l’obtention d’une interview: il faudra l’inviter. Il cite Dali, père spirituel comun, qui, parait-il, exigeait un chèque avant même de dire quoi que ce soit. Ce déjeuner du 11 avril 2022 se déroulera en terrasse, dans une célèbre ruelle du vieux Perpignan, où Till Rabus, il nous le confiera lors de l’entretien, songe à s’installer définitivement.

Occupée par des signatures de contrat, la romancière Lucie Rico, native de la ville, nous rejoindra au dessert, du moins l’a t-elle promis. Salade de lentilles, riz juteux aux gambas, et crumble “préhistorique” au menu. La serveuse est prévenue: nous prendrons le temps. Une bouteille d’Atypique rouge posée au centre donne la confiance qu’il faut pour s’attaquer à des sujets théoriques.

Né en 1975 à Neuchâtel, Till Rabus y réside toujours. Sortant à peine de la foire de Genève, où ses toiles vendues par la galerie Lange&Pult ont toutes trouvé acquéreur, il se plaint de n’avoir plus rien à vendre. On le plaint. Douze tableaux par an sortent de son atelier, pas plus, mais pas moins. Alors cela part vers ses galeries, comme Aeroplastics à Bruxelles. C’est pour cela entre autres que la rétrospective prévue à Nantes en 2023 sera un événement. Associé à son frère Léopold, il y montrera un grand nombre de toiles, dans un rassemblement inédit. Nous avons tous hâte, il le sait, mais on lui dit.

Till Rabus par Guillaume Perret.

De son enfance, à notre demande, il évoque les grands traits; “Je suis né dans une famille d’artistes. Mon frère et moi avons été confrontés très jeunes à cet univers: Goya, Ensor par mon père, Kandinsky ou Chaissac par ma mère. Il y avait surtout des livres, pas des oeuvres, évidemment.” Comme dans ses toiles, on ne sait jamais s' il plaisante.

Peindre, manger, peindre

La pratique artistique de ses propres parents, peinture pour le père, ouvrages cousus pour la mère, a également marqué l’enfant : “Cela montre que les choses sont possibles, qu’elles se font avec les mains, avec l’esprit, qu’elles ne sortent pas des murs du musées toute faites.”

L’Atypique diminuant, on en vient à la décennie d’après: “A l’adolescence j’ai été fasciné par l’art contemporain, Bruce Nauman au départ. C’est très loin de la peinture: des installations et des vidéos. Les Young British, avec Sarah Lucas et Damien Hirst, m’ont intéressé et le font encore. En vidéo, c’était Mike Kelley et Mc Carthy aux Usa. Mais je ne voyais pas bien la différence.”

Puis Rabus se tait et reprend: “Je voyageais beaucoup.” On demande des précisions sur ce beaucoup, sans réellement avoir de réponse. Par courtoisie ou par défense, le suisse retourne souvent les questions. On n’est pas plus que lui en mesure de répondre.

Till Rabus, Carnage 1, huile sur toile, 120x150cm, 2019

“Mais même sans trop voyager, reprend t-il. La Suisse c’était Roman Signer, Urs Fischer, Fischli et Weiss: ça a été déterminant." On évoque alors la venue de Signer à Perpignan, en 2016, qui, après avoir passé quelques jours à Barcelone, nous confiait sa fascination pour l’aquarium de la capitale catalane.

Rabus n’a pourtant pas une formation de peintre. Il a étudié la marqueterie. Discipline exigeante et patiente, on en retrouve des bribes de méthode dans ses tableaux. Ensuite il a commencé à produire, et à exposer.

Au commencement était autre chose

“Les premières expositions étaient faites de vidéos et de photos. La peinture est venue en second. Quelque chose en est resté dans ma production : recherche d’objets en supermarchés ou brocantes, installations, photos. Le tableau vient ensuite. A la limite, le tableau, c’est de l’exécution. La partie créative est avant, quand je construis une sorte de scène ou de sculpture éphémère. Je prends un très grand nombre de photographies, car ces installations sont fragiles et passent vite. En soi elles n’ont pas d’intérêt, si ce n’est de me permettre de produire une photo. Je fais des aller retour à l’écran, car celui de l’appareil modifie trop l’échelle. Quand il y a une sorte d’équilibre, quand cela m’amuse aussi, alors c’est bon, j’arrête.” Le riz arrive. Les gambas sont dessus.

Un discours sur sa méthode

Till Rabus décrit à présent les journées consacrées à la peinture elle-même. Ce sont de longs moments où il reproduit la photographie aussi précisément que possible. On objecte que la photo suffirait, si elle est identique. Rabus oppose qu’une photo de la Joconde, ce n’est pas la Joconde. “Les peintures, ajoute t-il en suçant une tête de crevette, ce sont des milliers d’heures de travail patient, de choix techniques, de choix de couleurs ou de matière, et cela change tout. Une peinture, c’est sacré, pas vraiment une photo.”

Till Rabus, Acrobatic still life 13, huille sur toile, 2021.

L’artiste semble réfléchir puis surenchérit: “La peinture est solitaire et facile: pas d’informaticiens, pas de coût de production. Un bout de tissu et un châssis, et hop! Moi je suis au croisement entre l’art conceptuel et la peinture. ”

Les séries, comme Netflix

Le temps avançant, on insiste pour évoquer les séries récentes, celles qui constituent le cœur du livre.

“Les Natures Mortes Acrobatiques ont pour point de départ des déambulations dans les musées flamands. Je voulais me confronter à ce genre très classique, un peu comme un défi. C’est très difficile, il suffit de le demander à un peintre. J’avais aussi envie d’y ajouter une touche à la Fischli and Weiss. L’esthétique ancienne est très présente, donc, on a une impression anachronique. Mais rien n’est conforme et on s’en aperçoit vite. C’est irrévérencieux, un peu provocateur. Pour réaliser les installations il a fallu beaucoup de bricolage et de mise en scène: citron collé, fils cachés…Les produits frais pourrissent car il faut deux ou trois jours à chaque fois. Je pense que ce devait être la même épreuve pour les peintres anciens, Jordaens ou Van Eyck.”

“La série Bouquets de fleurs part d’un principe similaire. Tout peintre cherche à réinventer des genres anciens, qui existent depuis l’antiquité: portrait, paysage… Ces bouquets font référence à des œuvres existantes, c'est-à-dire à des peintures que j’ai vues. Sauf que dans les miennes, les fleurs, c’est du plastique! Les insectes aussi sont en plastique et viennent d’un magasin de jouets. De près ça se voit. Les insectes sont trop colorés.”

Till Rabus, ZEN2, huile sur toile, 130x190, 2019.

Rabus fait un geste pour montrer une carapace de gambas. On comprend.

On évoque alors, tandis que la serveuse débarrasse, la série Ballons dans les arbres. Il insiste sur les oppositions mentales et visuelles: plastique/ végétal, géométrique/ organique, naturel/ artificiel, etc.

“Il a fallu rechercher dans la nature les fruits correspondant à la couleur du ballon.” Puis il en vient naturellement à parler d’art: “Le sujet d’une peinture, c'est toujours la peinture. Ici c’est de l’abstraction opposée à la figuration. Comme dans la série Monolithes. Mais au-delà, ces ballons servent souvent au coin d’une rue à signaler la direction pour une fête d'anniversaire. Cela me rend très mélancolique. “

Résumer dix ans de peinture prend plus de temps que prévu. On ouvre un deuxième Atypique. On évoque le dessert. Quelques gouttes tombent sur le quartier saint-Jean. Perpignan n’est pas à l’abri des averses, même près de l'hôtel de ville.

Fromage et dessert

Le livre est à présent ouvert, sur la table, posé sur les petites cuillères. Rabus détaille l'impressionnante série Carnages: “Il s’agit, explique t-il, de glaces fondues sur une plaque au sol, et vues de très près. De chaque côté, ça déborde! Il y a autant de couleurs qu’il y a de parfums. Un autre tableau de la même série applique un système équivalent: des gâteaux et biscuits sont écrasés, saturant l’espace visuel. Au début, c’est trop abstrait, et ensuite, c’est trop réel. Rabus insiste sur la difficile réalisation: “Les glaces fondaient à des allures différentes, j’ai dû chauffer certaines parties. Ici (il montre un autre tableau) c’est de la moutarde, du ketchup et de la mayonnaise: un peu les couleurs primaires de la cantine!”

L’excès de tout, la société de la profusion et du gâchis sont évoqués avec humour.

On sert le café.

Lucie Rico se joint à table. Elle s’excuse: il y avait plus de contrats que prévu à signer. On palabre ensemble sur la forme littéraire de la signature, qui n’est ni un nom, ni un mot, et on finit par remarquer que les Tableaux de Till Rabus, eux, ne sont pas signés. L’idée que Lucie Rico les signe est un moment évoquée, puis on passe à autre chose.

Till Rabus dans son atelier Neuchatel par Sébastien PLanas

Rico est une romancière d’à peine trente ans. Son premier roman, Le chant du Poulet sous vide, chez P.O.L., a été un des plus célébrés de ces derniers mois en France. Il est à présent traduit dans plusieurs pays. Dans le livre des peintures de Rabus, elle a inséré un court texte, qui semble d’abord incompréhensible.

“Il s’agit d’une succession de phrases, comme des renvois aux tableaux, ou à des éléments présents dans les tableaux de Till. C’est une fiction, un personnage est désigné, qui est ballotté dans les toiles, explique avec autorité l’auteure.”

Elle lit un passage. On applaudit. L’impression de désorientation est intense, et elle correspond très exactement à ce que l’on peut éprouver aux toiles de Rabus. Leur fausse simplicité, avec le temps, se transforme en une inquiétante proximité, sans plus de réel repère. L’écrivaine parisienne accepte l’analogie avec ses propres romans, évoquant d’ores et déjà le prochain, inédit, dont elle n’indique que le titre: GPS. Un long silence suit.

Alors, il ne pleut plus. On demande l’addition. Élégant, le patron nous invite. À charge de revanche! lui dit-on.

A lire: Till Rabus, Monographie, 2011-2021, éditions du Griffon, Neuchâtel, 2022.

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