Tout ce qu'on veut savoir sur Pierrick Sorin sans jamais oser le demander

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En art comme en musique, créer un 'hit' est une chance et un piège. Évidemment tout créateur souhaite connaître le succès, et qu’on désigne immédiatement son œuvre comme quelque chose de familier. Mais un hit, c'est-à-dire une création immédiatement célèbre et populaire, peut aussi devenir à la longue un obstacle à toutes les créations suivantes. Le
cas d’école serait 'Où sont les femmes', dont Patrick Juvet doit (on le suppose) s’en vouloir chaque matin de l’avoir composé.

Pierrick Sorin: Exposition rétrospective
Maison des Arts Bages (France)
Jusqu’au 28 août, du
mercredi au dimanche 15h-19h.
+33468428176

On ne dira pas ici que Pierrick Sorin est dans ce cas, mais l’ampleur de son œuvre, que révèle l'exposition rétrospective à la Maison des Arts de Bages, va au-delà de notre sentiment immédiat. Il faut donc y aller, disons le de suite. Car de Sorin, tout le monde connaît son hit de 1988: Les réveils.

Pierrick Sorin est un artiste français natif de Nantes, que l’on peut situer en Bretagne. Depuis 1988 il développe une œuvre où la vidéo joue un rôle central. Souvent, il se filme et se met en scène dans des situations qui révèlent des facettes de l'humanité, en particulier l’intimité la plus banale, qu’il transforme en spectacle, en la jouant, voire la surjouant dans des attitudes et des costumes dont il prend visiblement plaisir à les multiplier. Jacques Tati n’est pas loin. Certains artistes suisses non plus. Les films sont ensuite autant d’occasions de bricolage de dispositifs de projection, de boîtes et autres miroirs, où la vidéo se mêle à des décors de poupées. Tony Oursler est juste à côté.

Les réveils, 1988, installation vídeo, vue de l'exposition Maison des Arts Bages.

Il est l'heure

On voulait la voir et on tombe dessus dès le début (on songe à Sting qui commence parfois ses concerts par "Roxanne"): la première pièce projette Les réveils et on s’en félicite. Sorin, alors jeune instituteur, est filmé par un mécanisme automatique chaque matin au réveil, dont on suppose qu’il a été brutal. Les répétitions de plaintes comme “il faut que je me couche plus tôt…” nous touchent, et renvoient à notre propre fatigue et notre inconstance, mieux que tous les comptes instagram que l'"autofilmage" de Sorin préfigure en un sens. C’est toute la brutalité liée aux contraintes de la vie moderne, qui s’oppose à nos désirs de fête le soir, et de repos le matin, qui est dénoncée avec humour, et un visage quasi enfantin. C’est amusant, mais c’est terrible aussi. C’est un excellent artiste. D’autres autofilmages alternent au même projecteur, datant de la même époque, par exemple Je m’en vais chercher mon linge, 1988.

Pierrick Sorin, vue d'exposition à Bages.

Double savon

Juste à côté, toujours dans la première pièce, on doit retenir la Chorégraphie aux savonnettes, datée de 2014. Il s'agit d’une boîte contenant différents éléments de toilette (parfums, etc.), avec au fond deux savonnettes. Sur celles-ci sont projetés en vidéo holographique deux personnages identiques, habillés en pyjama, qui glissent en se désarticulant comme s'ils dansaient. L’imaginaire enfantin est convoqué: qui n’a jamais imaginé des lilliputiens autour de soi qui vivraient leur vie dans nos espaces démesurés pour eux? Mais la chorégraphie (on note l’importance de la danse pour l’artiste), absolument désarticulée et sans équilibre renvoie également à l’incongruité de la danse en général, de celle des amateurs que nous sommes en particulier. Bref, une grande puissance d’évocation. On rit, mais…

Porn-art

Un bon artiste se doit de traiter tous les sujets: la vie la mort, l’amour… et le sexe! C’est chose faite par Sorin dans l’exposition d’abord dans un petit dispositif sous l’escalier, un peu caché, ce que l’on comprend, où l’onanisme est radicalement tourné en dérision. On souligne au passage les talents d’acteur de l’artiste, dont on s’habitude dans l’exposition au visage qui devient familier très rapidement. Evidemment, l’attitude dérange d’autant plus que le visage est familier: bien joué!

PIerrick Sorin Chorégraphie aux savonettes, installation vidéo, vue de l'exposition à Bages.

Un étage plus haut (on passe devant la sublime vue sur l’étang et une excellente projection d’un plongeur en palmes et tuba, dont on apprend qu’elle n’était pas prévue mais que Sorin, évidemment, avec cette vue…) on trouve dans une boîte le dispositif holographique nommé 69 positions érotiques daté de 2018. Ici Sorin, dans une excessivement colorée salle type maison close, se retrouve en plein milieu, avec son traversin, alternant chaque deux secondes une position érotique improbable, et mimant l’extase. Le sexe transformé en spectacle devient ridicule, et il faut l’imagination de Sorin pour le rendre passionant! Au fond de la boîte, on fait remarquer au directeur Romain Jalabert une photo de Lucien Clergue, très jolie.

Buren

Terminons cette visite, qui comporte de nombreuses autres œuvres, par la projection Dommage à Buren datée de 2010. Sur le film de lignes colorées, de la peinture dégouline avec lenteur. L’ennui est proche, comme dans l'œuvre de la superstar française dont le titre évoque la référence. On le voit comme une critique de l'académisme hermétique que le français incarne, mais Sorin, lui, n’en dit rien. Par opposition, on comprend deux visions de l’art.

Pierrick Sorin: Le peintre derriere la porte.

Du coup

La petite Maison des arts de Bages propose ici une puissante rétrospective, l’air de rien. Dans l’ancien presbytère du village, avec une vue à couper le souffle sur l’étang, une œuvre complexe et vivante se développe dans le calme et sans prétention. Le village continue ainsi la tradition qui est la sienne et qui le lie à l’art contemporain depuis des décennies, comme par exemple avec l’implantation en son sein de différents artistes internationaux comme Pierrette Bloch. La programmation, comme c’est le cas avec Pierrick Sorin, est pertinente,
sans les défauts que de plus grandes structures présentent inévitablement. On voudrait presque le garder pour soi. A ne pas trop diffuser, merci.

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